
Splendid's
« Dans la plus grande misère qu'est-ce que tu chercherais à devenir, où, dans quoi irais-tu te cacher ? »
> CRÉATION |Grande Salle | Septembre'04 | Ve 24, Sa 25, Ma 28 à 20h30 et Me 29 à 19h
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©Pierre Grosbois
Pièce passionnante, Splendid's est l'un des carrefours les plus secrets de l'œuvre de Genet. Sartre, ayant lu le manuscrit, la trouvait encore meilleure que Les Bonnes. Après avoir mis en scène Le Balcon, où Genet célèbre les fastes et les pièges de la magnification de l'Image, Laurent Gutmann a entrevu dans Splendid's, "histoire de la défaite de l'image", quelque chose comme une confidence, à demi échappée à son auteur et aussitôt vouée au silence (Genet mourut sans en avoir autorisé la publication). L’intrigue, à première vue, est simple. La bande de la Rafale a kidnappé une riche héritière américaine pour rançonner son père. L’affaire tourne mal : l’Américaine est tuée, et les sept malfrats se retrouvent assiégés dans un grand hôtel. La police ne se doute pas encore que l’otage est morte, ce qui explique que l’assaut final n’ait pas encore été donné. Splendid’s fait le récit des derniers instants vécus par les gangsters, auxquels s’est joint un transfuge des forces de l’ordre. Sur cette trame d'apparence presque naïve, Genet bâtit sa pièce peut-être la plus classique. L’unité de lieu et d’action, nettement marquée, forme le cadre implacable et sans issue où tout semble imposer un dénouement sanglant. Il ne manque plus à Splendid's que la fatalité tragique d'une telle fin : elle conférerait à l'aventure de la Rafale, tombée au champ d'honneur du crime, la noblesse d'allure d'une geste légendaire. C'est précisément en ce point que Splendid’s commence à se compliquer. Car l’hôtel désert que hantent les bandits condamnés répond exactement à la définition que Genet donnera de la scène quelques années plus tard : « lieu voisin de la mort, où toutes les libertés sont possibles ». Aussi chacun des sept complices agit-il plus librement que jamais. Leur chef veut désigner un bouc émissaire pour la mort de l’otage, rêve de survivre pour s’évader un jour et reconstituer la bande - bref, cherche à transiger avec l’inéluctable. Mais personne ne l’écoute plus. Chacun use du peu de temps qui lui reste pour réagir à sa façon à une mort si imminente qu’elle en est présente : « nous avons déjà cessé de vivre », dit l’un d’eux. Or cette mort dès la vie est-elle vraiment plus qu’un jeu ? L’idéal du criminel n’a pas à se conformer aux canons esthétiques et moraux de l'héroïsme sublime. Cet héroïsme-là n’est encore qu’une image qui lui est imposée de l’extérieur. Au nom de quel engagement devrait-il lui rester fidèle ? Et si sa perfection s’avérait être d’un autre ordre - si elle ne consistait pas à tenir (ses promesses, son rang, sa parole), mais à lâcher et à être lâche ? Ainsi, dans Splendid’s, la « beauté en creux » chère à Genet se creuse davantage encore, en se manifestant par une sorte d’abdication : une mythologie intime, une certaine idôlatrie découvre qu'en elle se tapit encore une loi, laquelle demande à être renversée. Ne reste plus alors en scène qu'une poignée d'hommes "profondément seuls, désenchantés et curieusement légers", conclut Laurent Gutmann : "l'humanité ici représentée n'est l'allégorie de rien".
«Afin de survivre à ma désolation, quand mon attitude était davantage repliée, j’élaborais sans y prendre garde une rigoureuse discipline. Le mécanisme en était à peu près celui-ci (depuis lors je l’utiliserai): à chaque accusation portée contre moi, fût-elle injuste, du fond du cœur je répondrai oui. A peine avais-je prononcé ce mot — ou la phrase qui le signifiait — en moi-même je sentais le besoin de devenir ce que l’on m’avait accusé d’être».
Jean Genet: Journal du Voleur (1949)

©Pierre Grosbois
SPLENDID’S
De Jean Genet
Mise en scène Laurent Gutmann
Avec Stephen Butel, Luc-Antoine Diquero, Cyril Dubreuil, David Gouhier, Francis Leplay, Marco Lorenzini, Eric Petitjean, Nicolas Pirson
Scénographie Laurent Gutmann et Alexandre de Dardel, Costumes Axel Aust, Lumières Gilles Gentner, Son Madame Miniature, Assistante à la mise en scène Catherine Vinatier
Production Centre Dramatique de Thionville-Lorraine, En coproduction avec la Halle aux Grains – Scène Nationale de Blois, Théâtre National du Luxembourg, Avec l’aide du Conseil Général de Moselle

©Pierre Grosbois
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©Pierre Grosbois
Pièce passionnante, Splendid's est l'un des carrefours les plus secrets de l'œuvre de Genet. Sartre, ayant lu le manuscrit, la trouvait encore meilleure que Les Bonnes. Après avoir mis en scène Le Balcon, où Genet célèbre les fastes et les pièges de la magnification de l'Image, Laurent Gutmann a entrevu dans Splendid's, "histoire de la défaite de l'image", quelque chose comme une confidence, à demi échappée à son auteur et aussitôt vouée au silence (Genet mourut sans en avoir autorisé la publication). L’intrigue, à première vue, est simple. La bande de la Rafale a kidnappé une riche héritière américaine pour rançonner son père. L’affaire tourne mal : l’Américaine est tuée, et les sept malfrats se retrouvent assiégés dans un grand hôtel. La police ne se doute pas encore que l’otage est morte, ce qui explique que l’assaut final n’ait pas encore été donné. Splendid’s fait le récit des derniers instants vécus par les gangsters, auxquels s’est joint un transfuge des forces de l’ordre. Sur cette trame d'apparence presque naïve, Genet bâtit sa pièce peut-être la plus classique. L’unité de lieu et d’action, nettement marquée, forme le cadre implacable et sans issue où tout semble imposer un dénouement sanglant. Il ne manque plus à Splendid's que la fatalité tragique d'une telle fin : elle conférerait à l'aventure de la Rafale, tombée au champ d'honneur du crime, la noblesse d'allure d'une geste légendaire. C'est précisément en ce point que Splendid’s commence à se compliquer. Car l’hôtel désert que hantent les bandits condamnés répond exactement à la définition que Genet donnera de la scène quelques années plus tard : « lieu voisin de la mort, où toutes les libertés sont possibles ». Aussi chacun des sept complices agit-il plus librement que jamais. Leur chef veut désigner un bouc émissaire pour la mort de l’otage, rêve de survivre pour s’évader un jour et reconstituer la bande - bref, cherche à transiger avec l’inéluctable. Mais personne ne l’écoute plus. Chacun use du peu de temps qui lui reste pour réagir à sa façon à une mort si imminente qu’elle en est présente : « nous avons déjà cessé de vivre », dit l’un d’eux. Or cette mort dès la vie est-elle vraiment plus qu’un jeu ? L’idéal du criminel n’a pas à se conformer aux canons esthétiques et moraux de l'héroïsme sublime. Cet héroïsme-là n’est encore qu’une image qui lui est imposée de l’extérieur. Au nom de quel engagement devrait-il lui rester fidèle ? Et si sa perfection s’avérait être d’un autre ordre - si elle ne consistait pas à tenir (ses promesses, son rang, sa parole), mais à lâcher et à être lâche ? Ainsi, dans Splendid’s, la « beauté en creux » chère à Genet se creuse davantage encore, en se manifestant par une sorte d’abdication : une mythologie intime, une certaine idôlatrie découvre qu'en elle se tapit encore une loi, laquelle demande à être renversée. Ne reste plus alors en scène qu'une poignée d'hommes "profondément seuls, désenchantés et curieusement légers", conclut Laurent Gutmann : "l'humanité ici représentée n'est l'allégorie de rien".
«Afin de survivre à ma désolation, quand mon attitude était davantage repliée, j’élaborais sans y prendre garde une rigoureuse discipline. Le mécanisme en était à peu près celui-ci (depuis lors je l’utiliserai): à chaque accusation portée contre moi, fût-elle injuste, du fond du cœur je répondrai oui. A peine avais-je prononcé ce mot — ou la phrase qui le signifiait — en moi-même je sentais le besoin de devenir ce que l’on m’avait accusé d’être».
Jean Genet: Journal du Voleur (1949)

©Pierre Grosbois
SPLENDID’S
De Jean Genet
Mise en scène Laurent Gutmann
Avec Stephen Butel, Luc-Antoine Diquero, Cyril Dubreuil, David Gouhier, Francis Leplay, Marco Lorenzini, Eric Petitjean, Nicolas Pirson
Scénographie Laurent Gutmann et Alexandre de Dardel, Costumes Axel Aust, Lumières Gilles Gentner, Son Madame Miniature, Assistante à la mise en scène Catherine Vinatier
Production Centre Dramatique de Thionville-Lorraine, En coproduction avec la Halle aux Grains – Scène Nationale de Blois, Théâtre National du Luxembourg, Avec l’aide du Conseil Général de Moselle

©Pierre Grosbois
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